La surdité ne devrait-elle pas être perçue comme une différence, plutôt que comme un handicap ? Comment comprendre ce monde bien plus expressif que nous ne souhaitons pas voir ni entendre ? Les luttes des Sourds sont peu relayées : peu d’articles de presse, rarement un reportage télévisé, pas un bruit. Le documentaire « J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd », sorti en janvier 2016, tente de combler ce silence. Il représente l’aboutissement d’un projet de deux amis. Lætitia Carton, réalisatrice entendante et Vincent Carrias, sourd de naissance, souhaitaient faire un film sur le monde des malentendants. Projet avorté par la mort de ce dernier il y a dix ans, Lætitia Carton s’adresse à son ami pour lui donner des nouvelles du monde des Sourds et nous faire découvrir un univers plein de poésie. Chronique par l’association Les Lucioles du doc.

La surdité, à condition de l’accepter et de ne pas chercher à la corriger à tout prix, est une culture, une façon d’être au monde. De la culture populaire à la culture savante, Lætitia Carton, la réalisatrice du film J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, laisse entrevoir différentes facettes de cet univers en créant un kaléidoscope. Le film se structure autour de la rencontre d’acteurs et de chanteurs en langue des signes, de familles Sourdes [1], de défenseurs des droits des Sourds et d’organisateurs de concours de Miss Sourde.

La réalisatrice parle de ses amis Sourds et de leur langue, la langue des signes (LS), d’une façon amicale et admirative. Cette langue subtile et démonstrative exprime d’une autre manière les sentiments et le rapport aux autres. Par exemple, l’importance et la valeur du regard font partie de ces éléments du film qui nous renvoient à notre propre manière d’aborder l’autre. Cette différence d’être au monde exclut les Sourds d’un univers dominant, celui des entendants.

J'AVANCERAI VERS TOI AVEC LES YEUX D'UN SOURD - bande annonce - VFST from Kaleo films on Vimeo.

Défendre cette culture contre un monde dominant qui entend mais n’écoute pas

Film engagé, ce récit parfaitement ciselé donne la parole à ceux qui pratiquent la langue des signes, et dénonce la domination des institutions et des médias entendants. Cette histoire d’amitié évoquant le parcours de vie de Vincent se mêle avec justesse à l’histoire collective et universelle d’une lutte politique, exemplaire de par la façon dont elle revendique et pratique une autre manière d’être au monde. Lætitia Carton donne à voir différentes actions de personnes Sourdes qui se battent au quotidien pour la reconnaissance de leurs droits à vivre comme ils le souhaitent.

Ces luttes sont peu relayées : peu d’articles de presse, rarement un reportage télévisé, pas un bruit. Ils dénoncent pourtant les souffrances infligées par l’appareillage et l’apprentissage oral, comme le résume l’actrice et écrivaine Emmanuelle Laborit, rare personne Sourde à être parfois sollicitée par les médias : « On continue à nous voir comme des malades alors que cette langue nous permet de nous épanouir, de nous construire, de devenir citoyen et de participer à la société. » Lætitia Carton s’interroge sur la cohérence et la souffrance de l’oralité (travail sur la voix et lecture sur les lèvres) longtemps imposée aux enfants sourds. Pourquoi être obligé de parler une langue que l’on n’entend pas ? Tout comme Vincent, les sourds sont souvent contraints de suivre une voie tracée par l’oralité dans un monde peu adapté à eux et qui les oublie. S’il existe bien un monde et une culture Sourde, le film milite pour une communication entre ces deux mondes. La démarche de cette réalisatrice entendante nous montre que cette communication est possible, à condition de concevoir la surdité comme une différence, et non comme un handicap.

Que les Sourds et entendants aient le choix de faire partie des deux mondes, tel est le but de ce film très maîtrisé et exprimé en ces quelques phrases par la réalisatrice vers la fin du film : « Quand je rencontre des Sourds pour la première fois, ils me demandent toujours ce que je fais là, si je suis interprète, si j’ai pas un enfant, une mère ou un frère sourd (...) Comme s’il fallait toujours justifier en tant qu’entendante, sa présence, son intérêt, son plaisir à être là parmi vous. Comme s’il ne pouvait exister d’autres liens que familiaux ou professionnels entre nos deux mondes. »


Sortie le 20 janvier 2016.
Voir la liste des projections ici

J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd,
Documentaire de 105 minutes.

Réalisation : Lætitia Carton

Production  : Kaleo Films

Co-production : Le Miroir

Distribution : Epicentre Films

Plus d’informations sur le film


Les Lucioles du doc
Ces chroniques mensuelles publiées par Basta ! sont réalisées par le collectif des Lucioles du Doc, une association qui travaille autour du cinéma documentaire, à travers sa diffusion et l’organisation d’ateliers de réalisation auprès d’un large public, afin de mettre en place des espaces d’éducation populaire politique. Voir le site internet de l’association.

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